22.12.2009
Toilettes 2000
A sept heures, cet imbécile de réveil a sonné. Comme chaque matin, j'ai cherché refuge vers ma source de chaleur que j'intitule « Nu sous la couette - début du XXI° siècle ». Bibi, ma Bibi, gémit. C'est son éveil à elle, le retour à l'expéditrice d'une conscience mise sous pli la veille au soir, poste rêvante.
Ma femme se lève, enfile son petit déshabillé craquant et file vers je sais quoi de sonore et impétueux. Je m'accorde encore quelques minutes à ignorer l'heure qu'il est, le temps qu'il fait, la mine que j'ai. Je parcours en sens inverse les rêves en lambeaux du matin. Autant vouloir rappeler à soi l'ascenseur qui vous passe sous le nez. Je baille de dépit et émerge à la brutale réalité d'un lit en désordre.
« J'ai trente ans aujourd'hui ! »
La dépêche vient de crépiter sur l'écran de ma mémoire ressuscitée. Du coup, je me recouche.
- Debout, feignant !
Elle exagère, des fois, Bibi. Le geste prompt, imparable, elle confisque ma couverture. J'imagine l'humiliation des sardines découvertes sans pudeur sous leur couvercle métallique. Frigorifié, je déboule sur le plancher sourd à mes malédictions et bute avec hargne sur cette foutue Madame Bovary que Bibi sème partout derrière elle depuis un mois. En chemin vers les toilettes, je sens sur ma nuque l'haleine d'Oscar, l'ours blanc, et marche sur des cubes de glace. Je retourne à la paix chaude du lit. Je me rendors et rêve que je suis dans des toilettes de luxe. Des pas dans la chambre, le parfum d'un Chanel 19 des grands jours (elle n'a pas oublié !) me ramènent poings liés à la réalité.
Bibi nue comme un vers de Baudelaire, le doigt fricotant avec sa gencive, se demande devant l'armoire béante si le comble de la pauvreté n'est pas étalé sous ses yeux. Sous mes yeux, le comble de l'érotisme. Je rampe vers son ventre satiné et j'inhale.
- Rase-toi, tu vas être en retard !
- Et après ?
- J'ai envie de mettre ma jupe noire, mais mon chemisier est froissé.
La chambre baigne dans une lumière acariâtre. Je me recouche à nouveau.
- Tu n'es pas bien ? Tu veux ton café au lait au lit ?
Je reste muet, sourd, aveugle. Au lieu de la prendre par les hanches ou le cou en amant sensé, ce sentimental de Cyril voudrait puiser dans le regard de sa femme l'éclat d'un amour brillant comme un Louis d'or sur un drap terni. Face à sa grimace, mon désir s'envole. Je m'enferme dans la salle de bains...
- Je t'ai coupé deux tranches, ça te suffit ?
- Ouais ! C'est du seigle, ton pain ?
- Non, du complet !
- Dommage, je préfère le seigle, tu le sais.
- Je sais.
- J'aurais pu penser qu'un jour comme aujourd'hui...
- C'est triste, chiant et con la vie à deux, tu ne trouves pas ?
* * *
Parachuté dans un métro bondé, un cannibale deviendrait végétarien. En sortant de la station, j'ai maculé mes bas de pantalon dans une flaque de boue. J'ai envie de botter le cul à la terre entière et me contente du pigeon de service qui traînait dans mes pas-rage. J'inonde la hall d'entrée de ma société sous les regards chattemites du rat, de la boulotte et du petit lapin (le délégué, la standardiste et la petite secrétaire intérimaire) qui commentaient je ne sais quelle ânerie vue à la télé la veille au soir.
- Bon anniversaire M. Ampoux !
- B'jour !
- Vous payez le pot à midi ?
Je file vers l'ascenseur en les gratifiant d'un geste de la main qui signifie aussi bien « on verra ça » que « allez-vous faire boire », langage équivoque que je manie fort bien avec le petit personnel. En ouvrant la porte de mon bureau, je me trouve nez à nez, au sens propre du terme, avec Stéphanie. Enfin du soleil !
- Je vous invite à déjeuner, c'est mon anniversaire.
- Avec plaisir !
Ma secrétaire s'efface d'un joli coup d'éponge. Je fais le tour de mon bureau et j'enfourche mon siège à l'envers, comme chaque matin. Je note sur mon bloc-notes : « Comment distinguer une fille légère d'une fille sérieuse ? » Pour faire rire Stéphanie au moment opportun. J'aime la peine qu'elle me donne à l'amener progressivement dans mes bras. C'est une nature enjouée qui ne fait la tête qu'une fois pas mois quand elle constate qu'on lui a encore sucré ses heures supplémentaires. Un jour, je lui ai dit :
- Cessez de faire grise mine ou je vous range avec mes vieux crayons à papier.
Bon humour contre mauvaise humeur ! Depuis cet épisode, il me paraît possible d'en faire ma maîtresse. Elle n'est pas vraiment top de visage, mais elle a de jolies jambes, et j'imagine sous ses jupes un cul en cœur comme je les aime.
Sur mon bureau une pile impressionnante de dossiers urgents détourne mes pensées de la bagatelle. Manquant encore de courage, je saisis le téléphone :
- Que diriez-vous de m'apporter une bonne tasse de café ?
Le temps qu'il faut pour la préparer en musant un peu et voilà Stéphanie la tasse odoriférante à la main, le sucre posé comme j'y tiens, au creux de la cuiller. Je remarque les yeux rougis.
- Ça va Stéphanie ?
- Oui-oui, susurre-t-elle en s'enfuyant.
Je déguste deux ou trois petites gorgées goûteuses et rappelle ma secrétaire.
- Stéphanie, vous savez que vous pouvez tout me dire.
- Vous aussi Monsieur Ampoux.
Cette fille est désarmante. Je la ferre comme un poisson, elle se cabre comme un cheval.
- Si je peux faire quelque chose pour vous... Je vois bien que ça ne tourne pas rond dans votre petite tête.
Qu'elle ait assez de cran pour me réclamer ses heures supplémentaires du mois dernier et je fais mon possible pour qu'elle les obtienne !
- Je voudrais vous demander ma demi-journée. Je..
- Pas de problème ! Et gardez vos explications confuses pour votre confesseur. Je m'arrangerai pour que cette absence ne vous soit pas décomptée. Mais n'oubliez pas mon invitation à déjeuner.
Donnant-donnant, c'est la loi du milieu. Elle s'esquive avec un grand sourire. Je m'attelle au travail en sifflant une Marseillaise enjouée.
Un appel impérieux de Bridge me précipite un étage plus haut.
- Terminé le litige avec la Cie des Os ?
- Oui. A notre avantage. Je fais monter le dossier ?
- Inutile, dites-moi plutôt comment vous avez fait pour nous mettre dans la merde avec Miam-Miam.
- Vous savez bien qu'ils ont modifié le contrat au dernier moment. J'avais déjà passé commande avec..
- Je ne vous parle pas du passé, je vous parle du présent. Ils n'ont reçu qu'un tiers du matériel à cette date. Je viens d'avoir Schumacher, il est furieux !
- Avec la période des fêtes, on ne peut pas faire des miracles. Et les grèves n'ont rien arrangé. Mais je vais relancer les fournisseurs. C'est surtout Lakasse-Bonmarche qui nous pose des problèmes. J'ai pu obtenir 25%...
- Ce qui nous fera une belle prothèse si cet enfoiré de Schumacher dénonce le contrat ! Parce que derrière Miam-Miam, c'est toute la biscuiterie canine qu'on devrait pouvoir se mettre sous la dent. Ne l'oubliez pas Ampoux !
- Je ferai le nécessaire M. Bridge, comptez sur moi.
- J'y compte ! A propos, ça va, votre femme ?
- Un peu dépressive en ce moment.
- Bah ! Qu'attendez-vous pour lui faire un gosse ?
* * *
Toilettes 2000, mon univers professionnel !
Lorsqu'il y a cinq ans, j'ai répondu à une annonce, j'avais été attiré par une phrase singulière : « Chez nous, qui va à la chasse garde sa place ! »
Ma société livre clé en mains des toilettes dissuasives pour entreprises soucieuses du rendement maximum. Vaste marché, malgré l'hostilité des syndicats. Tout y est conçu pour décourager l'usager d'y rester plus longtemps qu'il ne faut pour se soulager. Il va sans dire que je préférerais équiper des toilettes de luxe, mais mon travail me procure une certaine satisfaction.
J'ai réglé l'affaire Miam-Miam en deux coups de cuiller à pot. Schumacher a peut-être une grande gueule, mais je lui ai fait avaler la couleuvre. Il baisse Bridge. Le bougre prépare sa retraite à Nice, où il se fait construire un petit manoir avec un musée des chiottes en sous-sol. Ça intéresse M6 qui va envoyer une équipe sur place.
Stéphanie est réapparue à midi poil. La déception sentimentale qui lui rougit les yeux est de bon augure.
- Stéphanie, réservez deux couverts au Galand-Dîne.
- Au Galand-Dîne ?
- Oui, vous avez bien entendu.
* * *
Emmener une femme au Galand-Dîne, c'est lui vouloir du bien. Dans un décor creusé d'alcôves discrètes, on mange des plats à vous rendre le palais fou. Ce n'est pas donné, mais les cadres de Toilettes 2000 bénéficient d'un régime de faveur.
- Ça vous plaît Stéphanie !
- Quand vous m'avez demandé de réserver ici, je vous avoue que j'ai eu un petit peu peur. Mais je reconnais que, dans le genre ringard, c'est plutôt drôle.
- Vous avez choisi ? L'aiguillette de Saint-Pierre est délicieuse.
- Ce petit foie gras poêlé me suffira. Vous êtes déjà venu avec votre femme ?
- Laissez ma femme à ses régimes, voulez-vous. Et régalez-vous !
- A vos trente ans, alors !
- Tchin !
Son cou palpite par-dessus la caresse intime de l'alcool qui lui empourpre les joues. Pour la première fois je remarque que son oreille gauche est plus basse que l'autre. Elle devrait enlever un chaînon à l'une de ses boucles d'oreille. Penser à le lui dire.
- Vous me trouvez jolie, monsieur Ampoux ?
- Je vous en prie, pas de monsieur Ampoux ici.
- Vous n'avez pas répondu à ma question.
- Seriez-vous là autrement ?
- Moi, je sais que je suis moche en ce moment. Ça vous fait quoi vos trente ans ?
- Bizarre... Imaginez que je sois à la moitié de ma vie, ou aux deux tiers...
- Ça changerait quelque chose à votre façon de vivre si vous le saviez ?
- Je me consacrerais beaucoup plus aux jolies femmes comme vous.
- Soyez sérieux une seconde.
- Mais je le suis. Vous verrez quand vous aurez mon âge !
- J'ai trente-trois ans, dit-elle en dépliant sa serviette.
- A vos vingt ans, alors ! Vous paraissez si jeune.
- Vous avez l'air de croire que la vieillesse commence avec la trentaine.
Il est urgent de changer de sujet.
- Vous avez de la chance d'habiter si près de Toilettes 2000.
- Vous trouvez ? Je cherche à déménager. Mon appartement est trop petit. Et j'ai sans cesse des ennuis avec ma chaudière. L'eau est un coup trop chaude, un coup trop froide.
- Classique ! Je m'y connais en chaudières. Ce doit être la pression. Je ferai un petit saut chez vous en fin d'après-midi pour régler ça.
Je note un léger tremblement dans le croûton de pain méthodiquement évidé par ses petits doigts fureteurs.
- Ne vous dérangez pas, j'appellerai l'installateur.
- Qui vous coûtera la peau de fesses. Non, non, fiez-vous à mon savoir-faire.
La commande se fait attendre, je place ma blague :
- Savez-vous comment distinguer une fille sérieuse d'une fille, disons, légère ?
Le serveur nous interrompt. Le foie gras poêlé est modeste, et l'escalope de loup embaume le basilic. Nous plongeons dans nos assiettes pour entretenir le désir...
Entre la poire et le fromage, je me sens assez d'audace pour imaginer nos corps étroitement mêlés. Et si, maintenant, je pose ma main sur la sienne, que va-t-elle faire ? Tressaillir ? Oui ! La retirer ? Non ! Premier obstacle levé, Cyril, tu es génial. Je la sens crispée, sa main, hésitante, et puis tout à coup amorphe, comme si la vie l'avait quittée. La moiteur du contact prolongé redonne du mouvement au morceau de chair, et la main de ma secrétaire aux ongles inégaux (le clavier est cruel) se dégage pour aller gratter sur sa tête une démangeaison qui existe certainement plus bas. A pas de crabe je me replie.
- Excusez-moi, dit-elle en se levant, sac en main.
Je la regarde, étonné, inquiet, se diriger vers les toilettes. Temps mort pendant lequel, tout en rassemblant ses boulettes de mie, j'envisage plusieurs comportements possibles. Pourquoi tarde-t-elle à revenir ? Je suppose qu'un accès de chagrin l'a repris. Il ne faut pas la brusquer, mais, à trop attendre, je risque de la laisser filer. La revoici, les yeux gonflés comme des poches pleines. Mon vieux Cyril, en piste !
- Stéphanie..
- Je vais vous avouer un secret : je porte des lentilles depuis ce matin.
* * *
Vers les 4 heures d'un après-midi chargé, j'ai besoin de souffler. J'ai trente ans ! Bilan du déjeuner : 95 euros et quelque espoir. Stéphanie n'a pas réagi quand je lui ai mis, comme par inadvertance, la main sur la croupe. Elle a très bien saisi ce que j'attends d'elle. Elle n'est pas bête, cette petite, et si elle sait se montrer à la fois docile et imaginative, je ferai en sorte qu'elle touche ses heures supplémentaires. Bridge n'en fera pas une crise cardiaque. Je termine la xième tasse de café de la journée. Bibi a raison, j'en bois trop. Quelque chose me tracasse depuis ce matin sans que j'arrive à mettre le doigt dessus. Un coup de téléphone important à donner ? Mon carnet de rendez-vous ne signale rien de particulier. Je relis sur le bloc-notes la différence entre la fille sérieuse et la fille légère. Je n'ai pas pu la placer. J'arrache la feuille, ce n'est pas cela qui me préoccupe. Quoi donc ? M'étais-je promis de faire le bilan de mes trente ans ? Non. Une seule question m'intéresse : ma situation actuelle est-elle enviable ?
Du siège que j'occupe à Toilettes 2000, tout a été dit sauf que Bridge me verse sous le manteau un complément substantiel qui arrange tout le monde. La place est stable, et une montée en grade n'est pas exclue.
Bibi ? C'est une goyave fraîche dans un verre de rhum. Bibi, c'est le plus grand cadeau que la vie m'ait faite. Je l'ai connue dans le métro. On était assis en face l'un de l'autre, et on n'arrêtait pas de se regarder. On descendait à la même station... qu'on a loupée tous les deux. On a fait toute la ligne en attendant que l'autre se lève pour lui emboîter le pas. Quelle rigolade ! Je crois bien qu'on n'a jamais autant ri depuis. Bridge a vu juste, elle est en mal d'enfant. Si nous ne pouvons pas en avoir - et Dieu sait qu'on essaye ! - je lui offrirai un petit chat ou un gros chien.
Ce bilan express me revigore. Je suis bel et bien enviable ! Mon téléphone me rappelle où je suis. Bridge me demande si j'ai donné mon feu vert pour régler le chèque à Lakasse-Bonmarche. Je lui ai déjà dit oui la semaine dernière. « C'est con ! Maintenant qu'ils l'ont, il vont ralentir la cadence. » Peu m'importe ! J'ai hâte de rentrer. Un élan de tendresse me pousse à t'appeler, Bibi. Deux fois je refais le numéro sans réponse. Tu ne travailles que le matin, et les après-midi sont à toi. Tu prépares notre soirée. L'année dernière, j'avais trouvé en rentrant un mot laconique. Tu m'exhortais à ne pas m'inquiéter, à manger ce qui étais dans le frigo, tu rentrerais tardivement. J'avais passé les premières heures de la soirée devant la télé avec un plateau repas. Je goûtai peu ce contretemps. A dix heures on sonne. Deux mains, les tiennes, me tendent un superbe gâteau nappé de pâte d'amande rose et rehaussé de 29 bougies qui tordaient leurs flammes hilares dans le courant d'air. A ta suite, Eric et Sylviane, Francis, Babeth et Pierre, Pomme et Noisette.
C'est ce que j'appelle le grand art des rachats in extremis. Que me prépares-tu ce soir ? J'ai idée que cette fois, la surprise viendra de moi, ira en toi, au creux de la nuit, au creux de ton ventre. Et ce sera un garçon !
Déjà 5 heures ! Je boucle ce dossier et file chez Stéphanie pour le plaisir de l'acte gratuit. C'est un beau jour, trente ans !
* * *
Stéphanie n'aura plus d'ennui avec sa chaudière. Il suffisait de tourner une manette pour rétablir la pression. Paix à son corps dégoulinant d'eaux tièdes qui n'étancheront jamais ma soif...
- Stéphanie, montre-moi ta chambre.
- Impossible, Bernard se repose.
- Qui est Bernard ? Un type de chez Darty ?
- Mon fiancé.
- Je croyais l'espèce en voie d'extinction.
- Bernard souffre précisément d'une extinction de voix. Il s'excuse de ne pouvoir vous saluer.
- Je comprends. Adieu Stéphanie.
... Je ne saurai pas si sa langue est excitante comme des aiguilles de pin ou aussi cajoleuse et enrobante qu'une coulée de miel chaud. Tant pis pour ses heures sup ! Et merde ! Bibi seule compte, ce soir !
Ma femme m'accueille avec la réserve grave d'un maître de cérémonie. Je tiens un bouquet de roses derrière mon dos, façon amoureux empêtré. Courant d'air, la porte claque, décapite les sept têtes rouge sang. Bibi ramasse. Je prends une douche. Je la retrouve dans la salle à manger assise comme Bouddha, enveloppée dans le sari jaune que j'aime modérément. On mange par terre, bon ! J'adopte la position romaine qui ne convient guère au poulet makhanwalla, mais tant pis ! Je suis gai, je deviens un peu ivre. La soirée s'étire vers le salon. J'ai perdu la notion du temps. Nous échangeons des calembredaines pour attiser le plaisir qui va réclamer son dû.
- Tiens ! Connais-tu la différence entre une femme sérieuse, toi Bibi, et une petite salope, ma secrétaire, par exemple, et qui.. et qui..
- Ne hurle donc pas comme ça. Je la connais, tu me l'as sortie la semaine dernière.
- Qu'est-ce que tu as ?
Bibi a porté la main à son front.
- Je suis fatiguée. Attends ici, je vais à la cuisine.
Elle se lève avec effort. A mon tour je porte la main à mon front. Le sous-marin fantôme immergé dans ma tête toute la journée vient de faire surface : « C'est triste la vie à deux ! » Bibi dixit ce matin. Je comprends tout !
Je me fais l'effet d'un kleenex lancé mollement dans le vide. Dans ma chute, tes accès de mauvaise humeur et de fatigue, tes caprices subits et la surprise de ce soir me deviennent aussi transparents que l'air qui m'aspire.
Tu es revenue, les bras officiant sous le gâteau d'anniversaire...
- Eteins la lumière !
Tu m'es revenue, le visage agitée par les ombres de mes trente années...
- Joyeux anniversaire.. ai-je commencé à chanter à ta place.
Tu n'as pas suivi, émue, fourbue, alors je suis venu à toi, tu tremblais, ivre d'amour j'ai crié :
- Tu es enceinte, j'ai deviné !
- Souffle ! Souffle ! me souffles-tu.
Lorsque la nuit a absorbé d'un coup mes trente ans, une voix sucre glacé m'annonce :
- Cyril, je vais te quitter.
Théo
16:21 Publié dans Les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, littérature, écriture
13.10.2009
Le rapport Xana'
Un brouhaha indescriptible gonfle le Hall de la Maison Cosmique.
« XANA' EST ATTENDUE CARRE 118 K »
Aux prises avec mille marques de félicitation, la jeune femme s'échappe à travers la voie offerte et se retrouve, légère, à l'étage supérieur.
Le rapport qui lui vaut ces effusions relate sa récente mission en zone temporelle. Le Temps ! Notion providentielle pour les Immortels, en guerre constante avec leurs voisins, les Eternels. Ni gagnants ni perdants, des condamnés à la violence perpétuelle. Quand une idée nouvelle a secrètement germé dans la tête des stratèges Immortels...
Xana' suit le conduit-mouvant jusqu'au carré 118 K et retrouve sa bonne humeur en découvrant le nom holographié sur la plaque. La porte s'ouvre.
- Entre ma petite étoile ! Je ne veux pas être le dernier à te féliciter !
- Si toi aussi tu t'y mets, je ne donne pas cher de ma paix.
Anthoase, l'ami frondeur par excellence, marche à sa rencontre bras ouverts et mains gantées.
- As-tu aimé ton séjour chez les Tempos ? Dis-moi tout !
- Inoubliable !
- A l'image de ton rapport, alors ! Tu iras loin ma chère Xana', c'est un homme qui voit loin qui te l'affirme !
- J'ai l'impression qu'on découvre seulement que j'existe ! Et toi, que fais-tu ici ? A notre dernière rencontre, tu organisais un séminaire sur la dimension « X ».
- C'était barbant au possible ! Assieds-toi ! Tu as une mine de pêche réjouie. Ne ris pas ! Cette mission au soleil des Temporels a sublimé ton teint. Ta peau doit avoir un goût exquis.
- Le carré 118 K est-il une garçonnière ?
- Parlons labeur si tu y tiens!
Anthoase ouvre un dossier en évidence sur son bureau.
- Malgré tout les bruits qui courent, peu d'entre nous ont lu ton rapport. Moi-même je n'ai eu droit qu'à un résumé, plus quelques extraits. Passionnant et frustrant !.. J'ai dans les mains une communication ultra-confidentielle du Conseil des Hautes Sciences.
Il la tend à sa compagne qui lit à voix basse :
- « L'examen approfondi du Rapport Xana' permet d'affirmer qu'il est possible de créer du Temps dans nos laboratoires. » Ouaao! Quelle nouvelle !
- Grâce à toi nous détiendrons l'Arme absolue. Si les Eternels refusent de se soumettre, leur disparition n'est qu'une question... de Temps ! C'est beau, non ?
- Tu me déçois Anthoase, je t'aurais cru plus délicat !
- Pourquoi ?
- J'ai vécu cette mission comme une aventure passionnante, tu la ravales au niveau d'une entreprise d'extermination !
Anthoase vient à ses genoux lui caresser les mains.
- Pardonneras-tu au chat tigré le vilain coup de patte qui a jailli du jeu ?
Xana' sourit à ce rappel d'une lointaine connivence.
- Il m'arrive de parler pour le simple don du bruit. Je te vois si peu souvent, ma petite étoile, que, lorsque nous sommes ensemble, j'ai l'impression d'être en conversation avec mes souvenirs. En veux-tu à ce pauvre Anthoase ?
- J'ai quelque chose pour toi qui te prouvera que non.
Fouillant dans son sac, elle en ressort un ustensile rond sur deux pattes.
- Oh que c'est mignon ! Qu'est-ce que c'est ? Non, laisse-moi deviner ! Un robot antique ! Tu as pensé à ma collection ! A quelle tâche ingrate était-il destiné ? C'est un bib-hop ?
- Ne te fatigue pas, c'est un réveille-matin. De fabrication ancienne, certes, mais qui fonctionne à merveille. Les Tempos s'en servent pour mesurer le Temps. Tu remontes le mécanisme en tournant...
- Arrête ! Tu vas nous contaminer !
Sortant son flacon de poche, il en tire une pilule dorée qu'il avale aussitôt. Xana' l'observe d'un œil amusé.
- Pauvre Anthoase qui a peur d'un objet inoffensif ! Si le Temps se fabriquait ainsi, nos chercheurs se tourneraient les pouces. Je t'explique : quand la grande aiguille a fait le tour du cadran, par à-coups réguliers, la petite aiguille, beaucoup plus lente, s'est déplacée d'un chiffre sur sa droite. On dit qu'il s'est écoulé une heure.
- Très drôle !
- Tu ne comprends rien. C'est l'essence d'une philosophie : un même Temps peut sembler long ou court suivant le degré de plaisir que tu prends à le vivre. La conscience du plaisir va de pair avec la sensation du Temps mouvant - la grande aiguille - et la conscience du déplaisir s'accompagne de la sensation du Temps inerte - la petite aiguille.
Anthoase éclate de rire :
- Mais ma chérie, nous connaissons tous cette association plaisir-mouvement !
- Tu ne changeras jamais !
Anthoase enferme le réveille-matin dans un tiroir de son bureau et s'assied, un sujet délicat sur les lèvres :
- Passons à des choses plus sérieuses. Je vais être franc avec toi Xana'..
- Sois-le sans être professoral.
- Nous souhaitons vivement que tu prolonges ta mission chez les Temporels. Bien entendu, tu n'es pas obligée d'accepter.
- Comme il vous plaira ! s'entend répondre la jeune femme. Elle sent tout à coup revenir la joie absente depuis son retour.
- Quand nous t'avons envoyée courir un lièvre, nous ignorions que tu nous en rapporterais deux.
- Et moi donc ! De quoi s'agit-il ?
- Des Temporels ! Ton rapport a révélé des choses troublantes. Voici quelques passages tirés du chapitre que tu consacres à l'influence du Temps sur leur mœurs.. Voyons..
Xana' sent son cœur battre une curieuse chamade.
- « Les Temporels ont le sentiment aigu du Temps qui passe. Une grande part de leurs actes irrationnels et dangereux s'explique par cette course désespérée “contre la montre”... Leurs gouvernants mènent une politique à court terme qui aggrave plus qu'elle ne résout les nombreux problèmes de leur fin de siècle... On recense une quarantaine de conflits armés... Leur Arme Absolue est la Bombe Atomique. Ils en possèdent assez pour ravager plusieurs fois la planète. Le compte à rebours a commencé. Mais ils se croient éternels, s'érigent des statues à leur image, prétendent occuper des fauteuils immortels, tentent de parler avec les morts... que ne sont-ils capables d'inventer pour tromper le Temps qui, à chaque seconde, les rapproche de la fin ! »
Anthoase sort un mouchoir citron pour s'essuyer les commissures des lèvres.
- Tes propres mots, Xana'.
- Je pense qu'on ne t'a pas transmis le développement que je fais sur leur créativité, leur générosité, leur poésie. Je te parlerai d'eux plus longuement. Ce rapport n'est qu'un Rapport Officiel.
- Et le seul qui compte ! Il n'y a rien à attendre d'une race assez folle pour s'autodétruire.
- OK! Empêchons-les d'en arriver là ! Je suis prête à repartir sur-le-champ.
- Xana', ma petite étoile filante, tu t'emballes encore ! Qu'ils fassent sauter leur planète nous arrangerait bien ! Mais qu'ils inventent les moyens d'envahir l'espace, et débarquent chez nous avant que nous sachions nous protéger du Temps, adieu l'Empire ! Adieu Xana' !
- Cesse de t'amuser avec mes nerfs. Qu'attend-on de moi ?
- Nos archives Intercosmiques contiennent une curieuse légende: un certain Prométhée aurait dérobé le feu aux dieux pour le donner aux Temporels. Nous, nous allons leur dérober le Temps.
Xana' se dresse, guerrière au milieu de la pièce.
- Mais c'est l'air qu'ils respirent !
- Ce sera eux ou nous, Xana'. Leur race est de toute façon condamnée. Un peu plus tôt, un peu plus tard..
- Tes nouvelles fréquentations ne te réussissent pas !
- Nous ne les ferons pas souffrir. Nous allons juste accélérer leur Temps de sorte qu'ils quittent pratiquement le berceau pour la tombe. L'astuce est qu'ils ne s'en rendront pas compte. Le processus sera déclenché à la première de seconde de ce « nouveau siècle » dont ils ont l'air de se faire tout un plat. L'affaire sera définitivement classée en deux ou trois générations !
Xana' doit se rasseoir.
- Tu te demandes comment c'est possible ? Un jeu d'enfant ! On accélère graduellement la vitesse de rotation de leur planète tout en contrôlant les forces de leur univers. Les minutes deviennent des secondes et les heures des minutes. Nous influerons également sur leurs instruments de mesure du Temps pour que ceux-ci restent en accord avec les cadrans solaires. Puisqu'ils vieillissent avec la sensation que le Temps passe de plus en plus vite (c'est dans ton rapport), notre intervention n'aura rien d'exceptionnel, et ils finiront d'une belle vie : ton rapport ne révèle-t-il pas..
- Oh! ce foutu rapport ! Je voudrais ne l'avoir jamais écrit !
-..que la plupart d'entre eux n'ont qu'un seul désir, réduire leur temps de travail ?
- C'est encore plus ignoble que de les attaquer à visage découvert ! Ils n'auront aucune chance de se défendre ni de savoir pourquoi ils meurent. Je refuse de participer à cette machination, et d'ailleurs je vais faire appel au Tribunal Interplanétaire.
Anthoase tombe des nues. Il croyait avoir été brillant, mais le visage blême de sa camarade en dit plus long que sa rhétorique. De toute évidence elle a été contaminée lors de sa mission. Comme il se tait, elle comprend son silence et ferme les yeux. Des images, des sons, des couleurs temporelles lui viennent à l'esprit. Et puis des visages muets, comme implorant. Est-elle contaminée ? La réponse ne l'intéresse pas. Elle se vit avec une intensité inhabituelle qui lui fait rouvrir les yeux, déterminée. Anthoase s'est approché d'elle. Il lui parle d'une voix douce :
- Xana', tu m'entends ? Je vais t'accompagner au Réceptacle des Urgences. Il est possible que tu aies été..
- Non, je ne suis pas contaminée ! Je n'ai négligé aucune précaution. J'ai eu un étourdissement, mais je me sens mieux maintenant. Après tout ce ne sont que des Temporels.
- Tu m'as fait peur !
- En quoi consistera ma mission ?
- Il serait préférable d'en reparler la prochaine fois.
- Ne t'inquiète pas, je vais me porter volontaire pour subir l'examen de conscience. On peut avoir pitié des Temporels sans trahir les Immortels. Je t'écoute.
- Eh bien, dès que l'opération aura débuté nous aurons besoin de suivre de près l'évolution de leur comportement pour savoir si nous devons accélérer ou ralentir le processus. Il nous faut quelqu'un sur place. Tu étais..tu es toute désignée pour ce rôle, étant donné tes connaissances du milieu.
- Je vous communiquerai régulièrement le fruit de mes observations.
Anthoase cherche à lire la pensée derrière les mots.
- Tes comptes rendus seront passés au détecteur car tu cours en permanence le risque d'être contaminée.
- Je n'ai aucune intention de vous abreuver de mensonges. Mais je ne te cache pas que je pars pour tenter de les sauver. Nous avons des pouvoirs qui s'avéreront peut-être efficaces pour leur faire entendre raison.
- Je doute que nos pouvoirs aient un quelconque effet sur leur obstination.
- Et si le changement venait à l'initiative de l'un d'entre eux ?
- Dans ce cas nous reconsidérerions la question. Mais c'est peu probable.
***
Au bord du champ gelé, une carcasse de voiture abrite une histoire d'amour vieille comme le monde. Le clocher d'un village lance le premier des douze coups qui feront basculer l'humanité dans un nouveau millénaire. Les coups, repris de villages en villages, décorneraient les diables en mal d'apocalypse.
Xana' s'étire. On entre dans le monde des Temporels au sortir d'un sommeil programmé. Engourdie, elle s'attarde de tout son long sur la terre blanchie pour en sentir la brûlure salutaire. La sensation imprécise se fond dans une impression familière. C'est comme si elle sortait de cette terre glacée à laquelle elle s'accroche.
Le silence soudain des derniers clochers lui rappelle qu'après un tel voyage, il lui faut absorber une forte dose d'immortalité car le Temps joue immédiatement contre elle. Elle a peur de ne pas réussir, peur du « trop tard ». Elle se lève, flageolante, frissonnante, croyant reconnaître les premiers symptômes du processus de mortalisation. Elle fouille dans une poche invisible, ses doigts se contractent au contact du verre. La fiole, pleine de petites pilules au goût amer d'immortalité, absorbe la clarté lunaire des Temporels.
Xana' marche vers la route. Le flacon est un poids mort dans sa main. Au moment où la voiture s'arrête pour la laisser passer, c'est tout juste si elle remarque que l'objet glisse entre ses doigts.
Théo
23:19 Publié dans Les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, littérature, millénaire
06.08.2009
La fumée
J'ai une drôle d'histoire à vous raconter. Il y avait de la fumée dans le ciel, ce matin-là, et je savais pas d'où ça venait. L'air sentait le pollué, mais pas plus que d'habitude. C'était une petite fumée blanchâtre pour indien de B.D. qui annonce à sa copine « ne m'attends pas ce soir, il y a Custer à la télé ». Du cousu main dans le décor. Seulement, moi, je l'ai vue. La fumée se diluait dans l'espace gris bleu en s'échappant de nulle part. Comme un arc-en-ciel, les couleurs en moins. Elle m'a trottiné dans la tête un bon moment. Je pensais pas à grand-chose, c'est sans doute pour ça qu'elle prenait ses aises dans mon paysage intérieur. J'ai pris un petit café accolé à mon comptoir habituel, et je l'ai vue, sans mentir, en surimpression sur la vapeur du jus recroquevillé dans la tasse. Pour l'anecdote, et tant pis si vous les aimez pas, j'avais rendez-vous avec un type qui me devait de quoi me loger une nuit dans un deux étoiles. J'étais sûr qu'il serait pas de parole. Des étoiles, j'en vois tous les soirs dans la couette des nuages. Bon. J'ai fait semblant de l'attendre et de rouspéter contre le monde entier, histoire d'entendre Rosae, la patronne, dire en récupérant ma tasse : « Allez, c'est moi qui offre, aujourd'hui ».
En sortant je me suis retourné machinalement pour vérifier si la fumée était bien là, comme un petit caniche qui suit son maître sur le crottoir. Je la situai plus bien, à vrai dire. Et puis je l'ai retrouvée sur le dix ou onzième coup de midi. Elle commençait à pâlir à cause du soleil qui m'en donnait plein la vue. Mais tout de même, elle a eu le temps, avant de disparaître, de me jouer un sacré tour. Elle s'était enroulée autour d'une image trop imprécise pour que j'y mette des mots. Je sentais une lourdeur d'esprit, l'envie de me gratter la tête sans vraie démangeaison. Attendons, me suis-je dit. Marchons en direction du parc de la butte. Ça se fera savoir ou bien ça s'en ira. Moi, l'un ou l'autre me va très bien. Et puis cette sacrée garce de fumée s'est envolée comme une petite culotte primesautière qui va jouer ailleurs. Je me suis pris de plein fouet la vision, et c'est là que tout a basculé.
J'ouvre une parenthèse. J'oblige personne à me croire, et encore moins à faire l'effort de comprendre. Je trouverais même incongru qu'on s'intéresse de trop près aux élucubrations d'un inconnu. J'ai quarante ans, vous savez. Ni idée ni travail ni domicile fixes. Rien qui attache au fond de la casserole. J'en tire pas vanité, c'est un choix de vie. J'ai quand même un but, j'avais, pardon, un but dans la vie, la finir le plus tard possible, par fainéantise. Je suis une vieille locomotive qui se donne l'illusion de traverser quelque chose. Prenez ou prenez pas le train en marche, montez, descendez, riez, criez, c'est égal à mes yeux ! Comment croire à l'existence des autres quand on croit si peu à soi ! La seule personne qui avait commencé à m'expliquer que j'étais pas seul au monde est morte navrée de pas avoir eu le temps de s'en convaincre. J'ai oublié la forme douce ou acariâtre de son visage, seule demeure dans mon crâne l'image d'un tablier rouge à pois noirs comme des pupilles dépourvues de regard. Déjà le néant au fond des yeux. Il paraît que c'était ma mère qui le portait à mes 3 ans. Je me suis retrouvé pupille de la nation. C'est la vie. Mais la vie, vous pouvez me dire à quoi elle sert, hein ? Je ferme la parenthèse dans votre silence édifiant.
A la place de la fumée, il y avait un visage de femme. Le pire, c'est que je l'avais jamais vu nulle part. Physionomiste, par tempérament de la mémoire, je suis capable de retrouver au claquement des doigts près les circonstances exactes - lieu, heure, état du ciel, humeur - dans lesquels j'ai rencontré la personne dont le visage croise deux fois mon regard à dix ans d'intervalle. Or ce visage, je l'avais vu nulle part. J'étais même certain qu'il résultait pas du télescopage de plusieurs traits emberlificotés. Je vieillis, à une époque j'aurais dit kaléidoscope, point barre. Ce qui m'étonnait surtout, c'était la précision de l'image. Tant de netteté pour un type aussi flou que moi, c'était forcément louche. Mais d'où diable venait cette face ? Consultant de mon univers imaginaire, j'ai pas été long à pondre une théorie. La fumée l'avait pas révélée, elle l'avait concoctée dans son cocon. Elle avait pris son temps, elle était restée en moi toute la matinée. Jusque-là, avec les femmes, c'était fort simple. Je vous raconte ? Chiche, je vous raconte !
Quand j'avais envie d'un pied, six pouces de bonheur, je choisissais avec soin une silhouette dans la rue, il fallait qu'elle me parle, m'appelle, me séduise, vous comprenez. Après, je partais en quête de jambes, de mains, d'une nuque, d'un dos, je focalisais sur les modulations des hanches, la cadence du fessier, la gestuelle des bras, l'ampleur des seins, bref, tout ce qui est capable de m'émoustiller. Par touches successives, je recomposais pareillement un visage et une coiffure avant de capter la voix. « Vous avez l'heure s'il vous plaît ? » « La rue Saint-Frusquin, c'est encore loin ? » « Vous auriez vu un petit garçon de trois ans en costume rayé bleu-blanc-rouge ? » Une fois mémorisées les pièces éparses de la déesse du jour, j'allais m'enfermer dans la machine à fantasmes avec la première laborieuse qui voulait bien se contenter de mes petites économies de la semaine. Sexy, glaciale, mariée avec sa trousse de maquillage, quelle importance ! j'apportais mon manger sans plus besoin de faire dans la dentelle.
Alors pourquoi, tout d'un coup, ce visage présenté sur un plateau façon Marie-Antoinette ? J'en avais que faire. Je me suis enfilé à pied la rue Vaugirard pour tenter de la semer. J'ai pris le métro en changeant de lignes à toutes les correspondances. J'ai fait le grand détour par chez Vivie, qui loge en ce moment avec un copain barbu sous le pont de Champigny. Dans le quartier, on le surnomme le sage. Je suis pas resté longtemps. Il était en plein delirium. En m'endormant le soir, à l'arrière d'une voiture, la dernière chose que j'ai vue... je vous fais pas le dessin.
Le lendemain, parole, j'y pensais plus. Et d'un coup la revoilà dans ma ligne de mire mentale au moment où je disais à un étudiant argentin que j'étais aussi fauché que lui. Elle était encore plus nette que la veille. Ce qui me frappait, c'était l'intensité du regard. J'avais la sensation qu'elle lisait droit dans mes pensées intimes et qu'elle s'amusait à les embrouiller. Je me suis demandé si j'étais pas devenu fou, et le fait de me poser la question m'a rassuré un peu. La vie m'avait peut-être inscrit en stage de déconnexion lente. Une idée m'a pris la partie de la tête encore disponible. Pendant toute la journée, j'ai arpenté les quartiers que j'avais fréquentés ces derniers mois, pour remettre le visage à sa bonne place. Eh oui, j'avais fini par me dire que ma mémoire avait enregistré ces traits lors d'un croisement du hasard auquel j'avais pas cru prêter attention. Bredouille comme andouille ! Au début de la soirée, j'arrivais toujours pas à voir ce foutu visage ailleurs que dans ma tête.
« Et si tu lui donnais un nom à ta belle ? » m'a suggéré Tripette. J'avais été la voir, parce qu'elle navigue dans un de mes quartiers de prédilection. Pour faire d'une pierre deux couilles aussi, sachant bien que Tripette, elle est fort décapante sur le sujet de la quéquette. Elle a pas sa pareille, quand je la compare vite fait bien fait. Bon. Quand on a eu fini notre affaire et rajusté chacun son fourbi au bon endroit, comme si tout était à refaire mais que, maintenant, c'était le temps qui nous pressait, je lui ai dit que j'étais pas venu que pour son beau visage à elle. « Mais quel nom veux-tu que je lui donne ? »
- Ça, je sais pas. Je connais pas sa tronche à ta gamine.
- C'est pas une gamine, c'est une femme.
- Tu pourrais m'en sortir une photocopie, Nono ?
- C'est malin ! Mais tu as raison, si je dois la garder un bout de temps, autant lui trouver un petit nom sympa. Peut-être bien qu'elle me répondra quand je l'appellerai.
- Si jamais c'est la cas, me dit Tripette, un peu inquiète, va te faire voir.
- Chez les Grecs ou à l'hosto ? T'en fais pas pour moi, elle est pas née celle qui m'enlèvera ma liberté.
Là, je m'avançais un peu.
- Dis donc, dans ton obsession...
- C'est pas une obsession, c'est une prise de tête, une squattérisation sans permis de séjour.
- Tu m'ôteras pas de l'idée qu'elle est pas venue là toute seule. Ou tu te l'es fourrée, mon pauvre ami, et ça relève des compétences d'un psy, ou t'es envoûté, et dans ce cas-là vise le spi...
- :-(
- A ton avis, ton visage de femme, il te veux du bien ou du mal ?
- Je sais pas ce qu'il me veut. Mais si jamais cette femme existe, je la prie à la minute d'aller se faire voir chez Malkovich.
En me couchant ce soir-là j'ai dit bonsoir à Coralie, et puis comme j'ai trouvé que c'était trop con Coralie, j'ai dit bonsoir à Annabelle. Et je crois bien que, Annabelle, c'est elle qui me l'a soufflé. Vous en pensez quoi, vous ?
Une semaine plus tard, pour présenter les choses en raccourci, Annabelle et moi sommes allés à la mer. C'était son idée à elle. Le salé, le mousseux, le collant lui manquaient. Elle était heureuse comme une gosse. Si elle avait pu, elle se serait risquée à sortir de son trou pour aller rouler dans l'eau. Non, j'étais pas plus déréglé que la semaine d'avant. J'avais simplement appris, un peu, à la connaître. Je savais qu'elle vivait à travers moi quelque chose de très intense dont je voulais pas la priver. Pour ma part, cette histoire me laissait à présent en paix. Je vivais ma vie, et de temps en temps je m'intéressais au cas Annabelle. Elle me dérangeait pas. Un jour, pendant deux ou trois heures, elle a disparu. Je m'en suis aperçu tout de suite. Au bout de quelques minutes, j'étais malheureux comme un rat délicat. J'ai eu peur de l'avoir blessée par mégarde, qu'elle se soit ennuyée à force de faire le tour du vélodrome, devant les gradins si peu fréquentés de mes pensées personnelles. Peut-être qu'elle croyait plus en moi. Je sentais un grand vide, j'avais envie de me plonger la bouille dans une baignoire pleine d'eau-de-vie. Et puis elle est revenue... avec une cigarette au bec. Une petite fumée blanche persistante m'embrumait un peu les idées. Mes pensées sentaient l'odeur du tabac tantôt chaud, tantôt froid. On s'y habitue. Une chose a changé avec le temps. Lorsque j'allais voir des femmes, je cherchais toujours celle qui allait me prêter sa silhouette, celle qui me donnerait sa voix, etc., mais j'avais plus besoin d'un visage. Annabelle y pourvoyait. Je me suis découvert sentimental. Je supportais difficilement de pas connaître le reste de son corps. J'aurais aimé la voir tout entière en face de moi. Je lui disais chaque soir avant de m'endormir. Elle écoutait de ses grands yeux profonds, mais disait rien. Elle a jamais rien dit. Ses yeux me parlaient. Sauf sur ce point. Ils restaient mystérieux. C'était ni oui ni non et à la fois oui et non. Je rêvais jamais d'elle. Jamais.
Bon. Un jour son regard m'a dit « emmène-moi chez Nicolas Henri Racine de Monville ». OK ! Je me suis renseigné. C'est un grand parc qu'on surnomme le désert de Retz. Mesdames, Messieurs, c'est en ce lieu cher aux surréalistes, à Colette et à d'autres (je suis pas conférencier, eh !) qu'Annabelle a pour la deuxième fois pris la fumée d'escampette. J'ai pensé qu'elle était partie renouveler son stock de cigarettes. A l'heure de la fermeture, elle était pas revenue. Ça m'a pas troublé. Je savais qu'elle saurait me retrouver où que je sois. Le surlendemain je suis retourné voir Tripette, seule dans le parfum secret.
- Je suis malade, Tripette. A crever.
- Pas besoin de me le dire, mon grand. T'as perdu la face.
- Bien plus ! Ma vie ! mon corps ! Ça fait deux jours qu'elle a disparu dans le désert.
- Tu lui as trouvé un nom au moins, pour lui courir après ?
- Annabelle.
- hen....
- quoi hein ?
- Banale.
- Tu trouves ?
- Ben oui. Dans l'autre sens ça fait qu'Ellébannal l'Annabelle.
- Plaisante pas avec elle, Tripette.
- Eh bien retourne dans ton désert, alors.
- Tu crois ?
- Sûr, que je crois, Nono ! Quand on a ces histoires en tête, il faut remuer sable et ciel.
- Tripette, un jour, la vie te donnera ce que tu mériterais qu'elle t'ait déjà apporté et que des salauds t'ont sûrement pris.
- La vie m'a déjà tout donné, mon grand.
- Quoi ? Toi, tu attends plus rien de la vie ?
- J'ai pas dit ça. Mais ce que j'attends, ça se passe ailleurs.
Je suis parti, sans prêter plus d'attention aux dernières paroles de Tripette, comme vous, et je le regretterai toute ma vie, parce que, quand Jean-Paul m'a appris qu'on l'avait repêchée avec un couteau dans le plexus solaire, à moi aussi ça a filé un coup. C'était pas une sainte Tripette, c'était au-delà de ça. Une surdouée des rapports humains. Elle vivait à la cloche, mais sa cloche à elle, elle sonnait dans un royaume céleste. Amène qu'elle était. Bon.
Dès le lendemain, je suis retourné dans le désert de Retz. Il y avait pas un chat. Ou plutôt il y avait que des chats. Des roux, des noirs, des mistigris. Mon Annabelle transformée en féline ? J'ai louvoyé pendant des heures sous le soleil, entre pavillon chinois, pyramide-glacière, temple du dieu Pan, vieille ruine gothique, tour tronquée et autre confusion spatio-temporelle, puis je me suis adossé au vieux tilleul qui marcotte comme un dément depuis plus de cinq cents ans, près d'un théâtre découvert. J'en ai profité pour avaler la tranche de melon confit qui traînait dans ma poche. Le malheur, quand il est brûlant, me donne faim. Après, je me suis endormi, et c'est bien la première fois que j'ai rêvé d'elle. La tête d'Annabelle était posée au beau milieu d'une table en marbre blanc. Elle s'est mise à toupiller en ronronnant, de plus en plus vite. J'avais peur qu'elle tombe par terre et explose en apothéose de melon gavé de soleil. Je voulais m'approcher pour la bloquer entre mes mains, mais j'étais incapable de bouger. Je voyais plus que les yeux. Le regard brun formait un halo autour de la sphère comme un train flou qui se mord le wagon de queue. Le bruit m'assourdissait.
- Pardon de vous avoir réveillé.
La femme qui me dévisageait serrait contre elle un cahier à dessin et avait pour elle une beauté étourdissante. Moi, je devais avoir l'air hagard, car elle a répété, sur un ton un peu moqueur, cette fois :
- Pardon de t'avoir réveillé.
- Vous m'avez pas réveillé. Je dors profondément, et je suis en train de rêver qu'une femme nommée Annabelle vient de sortir de ma tête. Pour toujours.
- Pour toujours ? Tu es drôle.
- Sûrement. En tout cas, vous lui ressemblez pas.
- Je m'appelle Anna.
- Pure coïncidence, ma belle !
Une feuille a glissé de l'intérieur de son album, et avant qu'elle la ramasse, j'ai eu le temps d'apercevoir une silhouette au fusain qui m'a rappelé un homme endormi au pied d'un vieux tilleul.
- Ferme les yeux.
Qu'auriez-vous fait à ma place ? J'ai obéi. Quand je me suis réveillé à nouveau, ou que je me suis rendormi définitivement, allez savoir ? le vent balayait un paquet de feuilles mortes vers mon visage. J'ai regardé l'heure à ma montre. Les aiguilles avaient disparu. Je me suis dirigé vers la sortie au moment où un gardien en survêtement fermait les grilles. Je l'ai appelée, elle. Le gardien a pas bronché, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, ici, de tenter d'accrocher des prénoms de femmes à la cime des arbres. J'ai eu envie de casser la figure à tous les gardiens de grille du monde, sans trop savoir pourquoi. Avant que j'aie pu saisir l'archétype au collet, il s'est envolé. Je me suis retrouvé seul, prisonnier dans le désert de Retz. Avec la drôle de certitude de n'être que le fantasme d'une femme...
Théo
13:37 Publié dans Les nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : écrits, nouvelle, littérature, désert de retz
09.04.2009
Nécrologie
C'est dans le gymnase de l'école Primaire des Tilleuls qu'il comprit qu'un destin hors du commun l'attendait. Le ballon au pied, il venait de laisser échapper le début de la victoire.
- Oh le con !
La honte de l'échec fit sortir prématurément du nid une vérité fragile. Ses camarades, son professeur, aucun de ceux qui le côtoyaient ne le comprenait. Il donnait sans cesse l'air d'avoir quelque chose de très important à faire ou à dire qu'on attendait toujours. Il finissait par agacer. Il lasserait bientôt. Le tir manqué, lors de ce match entre les CM1 et les CM2, tenait lieu d'avertissement. Mais ce jour-là, il réalisa, en regardant son pied droit fourré un peu trop vite dans la Nike gauche, que ce qui clochait chez lui n'avait rien à voir avec la gaucherie qui accompagnait ses gestes. Ce qui définissait les rapports du personnage avec le monde entier, à commencer par ses petits copains sans cœur et brutaux de la Primaire, c'était son état civil.
Quand on s'appelle Anselme Matado, c'est que le monde a besoin de vous mais qu'il ne le sait pas encore. Le monde, oui, pas le quartier - exit, donc, la boulangerie dont les parents comptaient lui transmettre l'entière responsabilité d'une mise en conformité aux nouvelles normes, dans quelques années. Exit aussi son désir secret de devenir champion olympique du saut en hauteur, vocation née dans les yeux si beaux, si verts, si hauts de sa prof de gym, surnommée dans toute l'école, et ça n'était un secret pour personne, Belles-fesses-que-voilà.
Quand on s'appelle Anselme Matado, c'est que le monde a besoin de vous pour lui peindre un autre visage. Il vient de vous le faire savoir par un tir raté qui vous tourne la tête vers un horizon dont la ligne s'esquisse subitement.
Les années suivantes furent celles du tout venant. Il passa plus de temps à imaginer la forme et la taille de son destin qu'à construire un socle de connaissances. Il avait dû se résoudre à écarter d'emblée certains métiers pourtant dignes d'une grande pointure, car il n'était pas né en Amérique du Sud ni dans une île des Caraïbes : « Le président, le général Anselme Matado arrive à cheval dans la capitale », titraient tous les journaux gouvernementaux. « Il descend en libérateur de son cheval, dont il flatte l'encolure au passage, avant de s'adresser au peuple avec cette faconde que tout le monde lui connaît. » Dans le neuf-trois, l'image et sa légende perdaient charme et crédibilité.
Il se voyait bien en premier homme sur la lune, mais la place était prise par Neil Armstrong depuis le 21 juillet 1969. Hélas ! il n'y pourrait rien changer, les faits sont têtus. Pourquoi pas le premier homme sur Vénus (d'autant que sa jeune libido commençait à percer) ? « Parce que je serais pas sûr de revenir. » Sans appel ! Son destin le voulait sur Terre. Il s'était vu un instant possesseur d'un empire de pâtisriz, croisement aléatoire de ses aliments préférés, mais une fois passée la forte émotion que tout génie éprouve au moment où apparaît l' « idée », il n'avait pas eu le cran de pousser l'aventure plus loin, même en rêve, car vouloir mettre un trait d'union sucré entre l'Italie et la Chine lui sembla trop foireux à la réflexion.
Quand on s'appelle Anselme Matado, on voit beaucoup plus loin que le bout du spaghetti. Il aimait la vitesse bouillonnante des moteurs de formule 1. Schumacher, excusez du peu, réussissait le double exploit de collectionner les titres de champion du monde et de le tenir allongé sur la moquette tachée, tout un dimanche après-midi, alors que les friandises du dehors languissaient à sa porte, qui avaient pour nom Léna, Julie, Cornélia, trois jeunes triplées du quartier, amoureuses du héros. Et puis il y avait eu cet accident d'Erton Sena qui avait mis brutalement un terme à la future carrière d'Anselme Matado. La rediffusion sur une chaîne de télévision d'une image de mort insérée par erreur dans une compilation comique l'avait congelé sur place. Mourir en héros, OUI, finir dans un bêtisier, NON.
« Tu devrais faire toréador, toi ! » lui avait lancé Sabrina, le jour où elle était arrivée au lycée avec un beau rouge à lèvres sur la bouche. Elle était sincère, il avait cru à une plaisanterie de mauvais goût. Elle avait dû rajouter pour qu'il comprenne le message qu'il serait certainement le roi dans l'arène, l'idée l'avait tenté, le temps d'un galop d'essai terminé en fiasco. Avouons-le à sa place, ce jeune garçon souffrait d'un sentiment complexe.
Quand on s'appelle Matado c'est comme si l'on se présentait devant un taureau dont la queue et les oreilles ont été pré-coupées. Derrière cette projection somme toute amusante, une vague notion de dés pipés le hantait, lui faisant perdre des moyens qu'il ne voulait pas galvauder. Il voulait conquérir une gloire par un acte pionnier et non la recevoir comme un dû.
A trop penser l'avenir, Anselme en oublia le temps qui filait droit comme un missile sur ses 20 ans. Il n'avait aucun diplôme en poche ni le goût de l'acharnement pédagogique. Ses parents, deux matous à demi flapis au fond de la souricière, tentèrent de l'attirer puis de le retenir au four. Il esquiva le piège grâce à une fournée de pains dans laquelle il avait remplacé la farine par du talc mâtiné d'un colorant. Ce fut sa passion contrariée pour la voiture de course qui le sauva sous une forme aussi inattendue qu'inespérée.
Son oncle, le frère aîné du père, dont la réputation de pince sans rire n'était peut-être pas encore parvenu à ses oreilles, lui dit un soir, la main sur l'épaule :
- Engage-toi donc dans la voirie, j'ai des amis à la mairie ! »
Le destin, enfin, venait de cogner...
A l'heure où l'on ouvre à peine des yeux englués dans le sommeil, où les radios déversent leur savant dosage d'histoires redites, d'interviews insipides et de banalités barbares, où l'arôme des cafés s'envole vers les toits sans rien laisser qu'un dégoût de soi dans la tasse, où les chairs jouent les cocottes sous la douche, où tous les « où » du monde balisent le vide de la journée qui s'annonce, lui, Anselme Matado, parcourait déjà les rues de son secteur au volant d'un véhicule ronflant. Sa benne à ordures avalait les sacs noirs, bleus, gris, jaunes et verts avec l'appétit féroce de qui s'impatiente sur les hors-d'œuvre.
[Ne pas oublier, ici, d'insérer la petite anecdote : il appelait ses camions (il conduisait tour à tour l'ancien et le nouveau) l'ébène et les-ben par référence aux collègues noirs et arabes qui complétaient l'équipe - un clin d'œil amical et non un trait raciste, grands dieux !! j'aimerais bien que tu ne me la fasses pas sauter, Jimmy.]
Lorsque l'engin était gorgé, il allait l'aligner gagnant devant la fosse où attendaient les grappins prêts à alimenter le four. Sitôt redescendu à terre, Anselme Matado se fondait à plaisir dans l'air gris qui repose des activités de premier plan. Il avait besoin de recharger ses batteries en mordant dans le sandwich thon-salade-tomate-mayonnaise que lui préparait jour après jour... Sabrina (eh oui !) depuis qu'ils avaient réuni leurs deux salaires en un loyer avec angle de vue sur les proches fumées de l'usine d'incinération. Rassasié, il retrouvait Sabri, dont le mi-temps à la rédaction du journal local favorisait un rapprochement intime sur le coup de midi.
- Faites des enfants, mes enfants ! martelait l'une des mères.
Ils renâclaient.
- On n'a qu'une jeunesse, Mari-Jo. On ne va pas la bousiller si vite !
Et le destin dans tout ça ? Il vient. Patience. Prescience ou vraie science, je peux jurer qu'Anselme Matado savait exactement ce qu'il allait accomplir depuis la minute où il gravit pour la première fois les deux marches de sa benne.
Il y parvint trois ans et trois mois plus tard. Cette nuit-là, il avait refermé doucement la porte pour ne pas empiéter sur les rêves de Sabrina et s'était rué dans l'escalier quatre bonnes heures plus tôt que d'habitude. La nuit pesait encore lourdement sur la ville. Les bruits de ses pas lui remontaient dans les jambes. Il fut vite rendu au dépôt et glissa son ombre invisible dans le parc à bennes où ne tardèrent pas à le rejoindre les autres équipes. Peu avaient pris le temps de se raser. Sans un mot, comme il se doit d'un complot bien préparé, ils sortirent de l'enceinte communale en une longue file mécanique quelque peu effrayante et quittèrent la ville après avoir fait le plein d'ordures.
Départementale après départementale, la colonne progressait et grossissait à mesure que d'autres engins sombres venaient ajouter leurs phares à la procession sans en brouiller l'ordre ni la solennité. Anselme Matado à leur tête, ils roulèrent à plus de trois cents sur près de 100 kilomètres aller-retour à moins de 60 à l'heure. Arrivés au but de l'escapade, ils déversèrent les sacs bleus, noirs, verts, jaunes et gris sur une large étendue de terrain en jachère. Comptant sur les mulots et autres bêtes motivées de la terre pour éventrer les plastiques, ils repartirent, cette fois en bandes dispersées, vers leurs quartiers respectifs. Tous furent ponctuels à l'heure coutumière où démarrait la journée.
Le surlendemain, la presse régionale leur accorda sa une : « Une décharge jaillie de nulle part - des témoins auraient aperçu un mystérieux engin dans le ciel ! »
Un homme sans destin, Anselme Matado ? En dehors de Sabrina, mise dans une confidence qui ne franchit jamais le dessin gourmand de ses lèvres, personne n'a jamais su ce qui avait bien pu se passer dans la tête de ces quelques centaines d'employés de la voirie. Car l'enquête, bien entendu, remonta jusqu'à eux. Aucun ne fut licencié, les syndicats tinrent bon. Tous reprirent leur vie d'avant comme si de rien n'était. Sans le savoir, sans le vouloir, Anselme Matado venait de donner le coup d'envoi à ce que l'on appelle aujourd'hui le « Night Art », qui fait tant couler d'encre et courir la police. (Certain thésard y voit pour sa part la naissance du combat écologique.) N'ayant jamais pu se vanter de cet acte fondateur, il a vécu toute sa vie dans la fierté de l'anonymat.
Anselme Matado vient de nous quitter. Je me sens délivrée de la rigueur du secret. Le monde tardera sans doute à lui rendre justice. Qu'importe !
« Donnez-moi vos ordures, j'en ferai de la poésie », aimait-il à dire. Puisse la terre entière suivre son exemple.
Sabrina Matado, rédactrice à La Lorgnette.
Théo
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22.01.2009
Eau-de-vie
L’ascenseur est encore en panne. Il va me falloir monter les escaliers et passer devant l’appartement de la folle qui m’épie. Si cela se trouve, c’est elle qui a bousillé la mécanique. Je la connais, elle va ouvrir sa porte juste au moment où je serai sur son palier.
Depuis que je lui ai dit non – j’ai même rajouté « jamais » - elle me harcèle. C’est une mère qui vit seule avec un bébé de trois mois. Comme je suis le seul homme potable de l’immeuble, elle veut me mettre le grappin dessus.
Il y a un an, elle m’a invité chez elle. A cette époque, elle n’avait pas le bébé. J'ai eu le tort de céder pour lui faire plaisir. J’ai pensé qu’elle comprendrait que nous ne sommes pas du même monde et qu’elle n’insisterait pas.
On a passé la soirée à finir son eau-de-vie. Après, je ne me souviens pas. Je ne suis plus jamais retourné chez elle.
Je vais déménager.
Théo
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10.12.2008
Le pense-souvenirs
Posé un jour sur le guéridon, il n’en avait plus jamais bougé. Germaine avait coutume d’y chercher le ressort de ses somnolences après le repas de midi. Aux yeux des rares visiteurs — une voisine inquiète, un facteur mandaté — c’était un napperon à huit pétales, passé de mode et de couleur depuis la fin des P.T.T . Il avait été exécuté au crochet par une main experte dans l’art de s’ennuyer. Pour elle, c’était un pense-souvenirs.
Bien calée dans son fauteuil, elle entremêlait ses regards aux mailles relâchées de l’ouvrage. Peu à peu apparaissait en surimpression le visage tantôt gai, tantôt triste du mari défunt. Lors de cette transe quotidienne, ses mains se recueillaient par réflexe, ses yeux s’embuaient, se fermaient, digéraient les visions dans une fixité propre à la commémoration du souvenir.
A quatre heures, le carillon venait la chercher au fond du puits où se diluait sa mémoire et la menait au chat qui baillait déjà près de l’écuelle à hachis.
Un certain jour, gris, présumons-nous, au sortir d’une errance mi-sereine mi-douloureuse, elle eut la certitude que le napperon avait bougé. La vérification fut facile : une auréole de propreté frangeait la pièce de coton sur sa moitié droite. Germaine sortit de son fauteuil comme si on lui avait ôté vingt ans — ou redonné. Elle remit le napperon en place centrale, regagna son cuir et s’efforça de remettre de l’ordre dans l’équilibre émietté de son monde intérieur. Des yeux, elle fit le tour de la salle à manger, en quête d’une explication muette, et vint buter à la fenêtre. Le vent !
— Fripon !
Profitant de la vétusté des chambranles, il s’était glissé dans la pièce, insoupçonné, et, à bout de souffle, avait trébuché sur le corps du délit. L’œil humide, mais le diagnostic sûr, Germaine se hâta d’apporter le remède en calfeutrant les interstices avec ce qu’elle avait sous la main : des bandes de papier kraft dont elle se servait trois fois l’an pour réexpédier divers magazines à une lointaine et jeune parenté. Sa paix reconquise, elle oublia l’incident.
Très peu de temps après, la surprise désagréable se représenta. Elle s’en aperçut de bon matin, au moment d’effeuiller d’un geste ponctuel l’éphéméride mural qui décolorait le mur au-dessus du buffet. Alertée par on ne sait quelle intuition, elle constata que le napperon était décentré sur sa gauche d’un bon centimètre. Elle eut une moue d’exaspération qu’elle souligna d’un bruit sec de la langue, tandis que ses doigts se crispaient malgré l’arthrose. Le vent, cette fois, présentait un alibi de grand truand : la fenêtre était bien close, les lézardes dans les chambranles, elle les avait obturées l’avant-veille avec du papier collant, la cheminée était murée, et la porte donnait sur un couloir sans air. Qui en voulait à sa tranquillité ? Qui s’en prenait à ses souvenirs ? Le chat miaula à l’instant où manquait un coupable. Pauvre petit chat de soupière fendue ! Au lieu du miel habituel dans la partition, il eut droit à une volée de bois trop vert pour réchauffer. Au milieu de la mêlé-casse, le minet fut brutalement rendu à la rue.
— D’où tu n’aurais jamais dû sortir !
Dans la poussière du trottoir sans comprendre le délit. Il sauta sur le rebord de fenêtre du pavillon meulière, allongea le cou entre les géraniums et parvint à cadrer sa frimousse dans le carreau. Mais cette fois point de main aux doigts noueux secourables.
De l’autre côté de la vitre Germaine vitupérait encore. Toute retournée. Elle avait en l’espace d’une minute sacrifié ce qui la rattachait au présent, contrainte par une nécessité que rien, sinon le poids d’un mort, ne pouvait expliquer.
La troisième fois, elle le vit bouger devant ses yeux. Elle s’était assise à sa table, au milieu de la pièce, pour éplucher quelques pommes de terre et un gros oignon. Le napperon pièce à conviction fut pris d’un tremblement continu, prolongé par des à-coups successifs qui le rapprochèrent dangereusement du bord du guéridon. Cet électrocardiogramme tracé à même le bois témoignait d’une vie intérieure fort incongrue. Germaine en lâcha son économe sans juger bon de s’affoler pour autant. Au contraire, elle s’amusa de l’histoire et fut tranquillisée. Elle projetait déjà d’ouvrir sa fenêtre pour réinviter le chat à miauler près du couvert. Elle croyait aux souvenirs, non aux esprits ! Avec précaution, elle s’approcha du meuble, en s’arrêtant chaque fois que le plancher craquait sous ses mules, et quand elle fut à peu près sûre de son geste, elle s’empara du napperon, l’enserra dans une poigne forte de l’odeur d’un oignon fraîchement coupé.
Elle examina méticuleusement l’ouvrage sans débusquer l’intrus. Pour tout dire, elle avait espéré découvrir une colonie de fourmis et fut décontenancée de n’en trouver nulle patte. Le napperon n’était qu’un nid à poussière. Elle se pencha sur le guéridon, un vieux merisier piqué, acheté faubourg Saint-Antoine, qu’elle n’avait plus encaustiqué depuis la mort de son mari. Une armée de parasites sédentaires l’infestait, c’était l’évidence. Leur labeur incessant provoquait au moment du paroxysme le tremblement quasi imperceptible du meuble que seul le napperon trahissait.
Germaine enfila son manteau, noua son fichu, vérifia le compte bien tenu de son porte-monnaie et referma prudemment la porte à double tour derrière elle, non sans avoir d’abord inspecté la rue à gauche et à droite. Elle prit la direction du marchand de couleurs, elle partait en quête d’un produit puissant contre les parasites à bois.
Elle avait franchi l’angle que formait le bout de sa rue avec le boulevard commerçant quand la terre trembla pour de bon. Dans le glissement de terrain qui s’ensuivit disparurent pêle-mêle pavillon, chat et napperon.
Théo
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