12.06.2009
Comportement ad hoc
Jode n'a qu'une envie, se réveiller.
Mais est-on exaucé quand les confins du rêve vous entraînent dans une mer grouillante de créatures sans sommeil ?
Avec des mains par douzaines, elles l'attrapent, le triturent, le tirent, le brouillent en tous sens.
Ça lui plaît au rouget ? demande l'une. Je suis sûre qu'il a du plaisir, répond celle dont les yeux noirs font ricocher sur sa peau un frisson gluant. Viens ! viens ! gentil maquereau, suis-moi, je vais te montrer un secret, insiste une autre en se trémoussant au milieu d'une mixture d'algues tièdes. T'as le pied marin, admire la rousse qui le fait rebondir sur ses fesses.
Et sans cesse leurs doigts possessifs ! intrusifs ! épuisants !
Jode se défend très mal, abuse des non merci.
Je vis un rêve éprouvantable, hurle-t-il, assez ! je vous en prie.
Elles poursuivent de plus belle, comme pour le persuader que le bonheur existe à condition d'être passé de main en main.
Jode fouille ses poches désespérément. Où a-t-il mis son portable ? Il veut appeler le monde entier à l'aide.
Qu'elle est mignonne, l'anguille ! gesticule l'une des créatures en faisant des bulles dans une cabine téléphonique remplie d'eau.
Jode se résout à n'être plus qu'une éponge malaxée contre sa volonté pour le plaisir d'autrui ; à partir de cet instant, tout devient simple et intéressant.
Il se réveille même avec regret. Cherche à se redonner sommeil. Voudrait retrouver son rêve et se rappelle que c'est jour de marché, et qu'il a promis à sa nouvelle copine de se lever tôt pour acheter du haddock.
Théo
11:49 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rêve, haddock
10.06.2009
Le métier manquant
Pour l'heure, Jode a un bon job. C'est-à-dire qu'il en vit bien, même très bien. Ce travail l'amène à voyager gratuitement dans le monde entier. Il est...
préventothérapeute. Les dictionnaires n'ont pas encore naturalisé ce terme, mais qu'importe ! le concept et son application existent désormais.
Comme l'explique sa belle documentation, c'est le genre d'idée dont on se demande pourquoi nul ne l'a exploitée plus tôt. Sans doute que malgré les efforts des intellectuels, des sages et des législateurs, les humains se font tirer l'oreille quand il est question de les priver de leurs spectacles sanglants favoris. D'où la persistance de la peine de mort dans de multiples pays, mais c'est un autre débat.
Jode propose aux tortionnaires de la planète une méthode efficace pour leur éviter de finir dans le fumier de l'histoire. On connaît tous la fameuse phrase « nous avons les moyens de vous faire parler » (avec l'accent allemand fortement appuyé là où ça fait rire). Et l'on sait que nul n'a envie de passer, même à son corps défendant, pour un traître. Hélas ! lorsque l'esprit refuse de parler, le corps, lui, n'a pas cette pudeur : non seulement il parle, mais il crie, hurle, geint, s'effondre et meurt si rien ne vient entre-temps couper le courant de cette terrible logique.
Les plus braves se mettent à parler (passons ici sous silence l'héroïsme des irréductibles d'une autre planète), ils finissent par articuler des mots qui régalent l'ennemi, non sans avoir dabord souffert dans leur chair puis, jusqu'à la fin de leur vie, dans leur âme rongée par la culpabilité.
Avec sa méthode préventothérapeutique, Jode s'attaque directement au sentiment de culpabilité anticipé qui force le futur traître à souffrir un peu voire beaucoup, avant de trahir. Il lui montre que c'est ce sentiment de culpabilité qui est son véritable ennemi.
Jode lui fait comprendre que la souffrance physique qu'il croit nécessaire pour gagner la compréhension, la compassion et le pardon des autres (oh ! la tristesse indicible qui se lit dans le regard du chien d'un traître) ne suffira pas à le délivrer du sentiment de culpabilité de les avoir trahis. Autant donc ne pas souffrir et parler tout de suite, à condition bien sûr de comprendre qu'il n'y a aucune raison de se sentir coupable de faire ce que votre propre voisin de palier, votre père, votre frère, votre fils, votre ennemi ferait dans les mêmes circonstances ! A-t-on jamais vu un tel orgueil de se vouloir plus fort qu'eux tous !
Mais peut-être mourrai-je sans avoir parlé, rétorque souvent (pas toujours) le patient. La belle affaire, répond Jode. Vous n'êtes pas plus sûr de vous retrouver prématurément au paradis que ne l'est votre tortionnaire de se retrouver tardivement en enfer. Et si vous ne parlez pas, la frustration de vos tortionnaires se fera payer au centuple sur le corps d'un autre, qui dira tout ce que vous auriez su dire à sa place. Vous serez mort pour rien, mon pauvre ami. Non, demeurons sérieux.
Plutôt mourir qu'être lâche ! croient bon de fanfaronner certains. Jode connaît son argumentaire sur le bout des doigts : N'oubliez jamais que la lâcheté est un sentiment inventé par ceux qui ne voudraient pour rien au monde être à votre place.
Une thérapie étalée sur trois jours suffit en général à Jode pour déprogrammer d'avance la fonction « je suis coupable » chez le traître potentiel, ce qui le transforme aussitôt en humain ordinaire et parfois même en héros à ses propres yeux, lorsqu'il parvient à penser que grâce à son comportement raisonnable, sa femme ne sera pas veuve ni ses enfants orphelins, et que, cerise sur le gâteau, ses voisins lui seront reconnaissants de ne pas avoir été à sa place.
A la fin du stage, le prisonnier reçoit la visite de ses tortionnaires et, dans 80% des cas, du moins Jode l'affirme, il parle comme vous et moi le ferions dans un ascenseur, en exprimant des choses bien plus importantes que le temps qu'il fait.
Jode ne vous livrera pas tous ses secrets ici (sauf sous menace de la torture), mais sa méthode est universellement appréciée. Seuls la boudent les psychopathes que les meilleures raisons du monde ne sauraient convaincre de renoncer à quelques craquements d'os dans un bain de sang.
Théo
13:48 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : torture, traître
20.03.2009
Tout ou rien
Jode se repose. Il dort à demi. Comment voudrait-on, avec la somme des bruits dans la rue + du vacarme dans l'hôtel, qu'il en aille autrement ! Les employés s'affairent dans le couloir et les chambres voisines. Une cohorte d'aspirateurs refoule l'odeur de café sous sa porte.
DON'T DISTURB, PLEASE ! PLEASE ! PLEASE !
Jode ouvre les yeux, regarde sa montre. 10 heures 10. Il a l'impression d'avoir été déposé sur ce lit avec l'oubli de venir le reprendre.
Il pourrait rester allongé ou se mettre à la table et écrire toute la journée des pensées très profondes, très vraies, puis en remplir la corbeille à papiers, la seule différence étant que dans un cas il serait assis, dans l'autre couché. Ses yeux repeindraient le plafond ou bien la table.
Jode n'est pas un être désabusé, dépressif, las. Il nivelle tout et rien, leur accorde chance égale au départ parce qu'il ne ressent aucune envie particulière. Il flotte, sorti du sommeil sans être entré dans l'éveil.
Que la porte s'ouvre, qu'on vienne le chercher pour participer à un colloque sur la troudeballerie collective, il ira, s'il s'agit d'une manifestation en faveur des, sous les fenêtre de, il en sera, tenir l'aspirateur dans le couloir pendant que l'intérimaire se recoiffe dans les toilettes ? il le fera, sans chercher à rentrer dans les bonnes grâces de personne, juste parce que l'occasion aura frappé à sa porte.
Du reste, si vous entrez dans sa chambre d'hôtel à cet instant (n° 13), que vous lui demandiez l'improbable, il vous donnera satisfaction dans l'infinie mesure de sa bonne volonté.
Théo
19:26 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écriture, poésie, littérature, journal
16.01.2009
Le philosophe et le trésorier
Une victoire sur soi n’a de sens que si elle est une injection de sang neuf dans cette vieille carne qu’est l’humanité. Une victoire sur soi pour la seule glorification du moi est un acte narcissique qui rajoute en dessous ce qu’il prétend enlever en dessus. Je ne renie pas le moi, il est partout. Mais puisqu’il est le centre du monde autant s’intéresser au monde en lui offrant une part raisonnable de ses acquis. Voici donc non ce qui vous est dû, mais ce qui m'est don.
Jode relit lentement les phrases. S'est-il trahi à vouloir ses mots en tenue de philosophe ? A-t-il oublié d'y laisser un peu de sa chair ? « Non, c'est exactement ce que je veux dire. »
Il signe, plie soigneusement la lettre, y mêle le chèque et envoie le tout au centre des impôts.
Théo
10:53 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, poésie, littérature, journal
06.01.2009
Le fin mot
Quand Jode se pencha sur son sein, elle lui murmura qu’un esprit tel que lui ne saurait bien la caresser. Le murmure le déconcentra, et il se demanda pendant toute leur session à l'horizontalité contrariée ce qu’elle avait bien voulu signifier. Il n’osa pas aller au devant du sens qui ne venait pas de soi-même. Il se contenta donc de la caresser, très mal, et lorsque l’histoire fut revêtue, un sourire qui ne lui devait rien resta accroché quelques secondes par un coin de ses lèvres - qu'elle entrouvrit pour dire : « Ce n’est pas grave. » Jode quitta la pièce en silence et se promit d’effacer son adresse électronique.
Lorsqu’ils se revirent, trois semaines plus tard, c’est elle qui frappa à sa porte. Elle avait mis une petite robe marron et par-dessus une veste chinée dans des tons fruits rouges, qui lui allaient à ravir, et c'est bien ce qu'il s'apprêtait à faire dans l'idée d’une revanche cinglante. Ils se déshabillèrent sur une petite musique de nuit d’un certain Wolf quelque chose, autrement dit loup etc., ce qui collait bien à son humeur. Et puis au moment de la caresser, il accompagna le geste de la question qui lui avait presque calciné la langue depuis leur premier rendez-vous : « Qu’entendais-tu par un esprit tel que moi… ? » Ce qui est troublant avec ce genre de questions, c’est qu’elles amènent rarement une réponse satisfaisante. « Je ne me souviens pas t’avoir dit un truc pareil. » Cela le contraria si fort qu’il rata son examen de rattrapage et se promit en refermant la porte sur le parfum maudit qu’il ne la reverrait plus jamais – ou plus exactement « jamais plus ».
Deux semaines et quelques heures plus tard, ils se retrouvaient dans un hôtel deux étoiles à la périphérie de la ville. Il avait triste corps, elle aurait dit qu’il sortait d’une mine de charbon d'antan dont on venait d’annoncer la fermeture pour cause de gisement tari ou production insuffisante. C’est pourquoi elle crut bon, cette fois, de prendre l’initiative des caresses. Jode se laissa faire comme un bébé intrigué par les premières heures de sa vie. Cet après-midi-là, ils connurent un plaisir si rare que les gémissements en restèrent certainement gravés dans les soubasse- ments du mur. Quand ils se quittèrent, main dans la main qu’il fallut bien lâcher, elle lui lança juste avant de refermer la portière de la twingo noire : « Les hommes trop sûrs d’eux me font peur. »
Théo
00:27 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, poésie, littérature, journal
21.12.2008
Kaléidoscope
« Présentologue », annonce la plaque dorée sur la brique. Jode entre.
- Je me présente...
- Et moi je m'absente, mais je n'en ai pas pour un moment. Installez-vous. A moins que vous ne soyez le téléphone en personne et n'ayez besoin du concours d'un technicien.
Jode pénètre dans l'habitacle et s'installe sur le siège qui domine l'autre. Son poids le fait aussitôt revenir à une altitude inférieurisante. Effet d'optique ou technologie savante, les murs changent constamment de couleur.
- Je vous l'avais bien dit !
- Quoi ? répond Jode, surpris, et surpris encore au moment où le spécialiste s'assied sans inverser le rapport des fauteuils.
- Oubliez ma remarque, voulez-vous. Et parlons à présent. Tirez une carte.
- Je ne vois pas de cartes.
- Bon, ça, bon. Poursuivons. Quelle est la couleur du mur ?
- Jaune, non bleu, non vert, si bleu, blanc..
- Pauvre garçon. Que voulez-vous faire pour moi ?
- A vrai dire..
- Ils disent tous ça.
- Je suis entré pour vous demander un avis, juste en passant, rien de prémédité, votre plaque à l'extérieur, c'est elle qui m'a donné l'idée, vous qui étudiez le présent, vous sauriez peut-être, ai-je pensé..
- Et patati, et passe-moi l'plat. N'étant pas cartographe, cher monsieur, je ne sais d'où vous venez, où vous allez ni par où vous passerez, et n'étant pas davantage cartomancien, vous l'avez compris, je ne formulerai aucune hypothèse. Si ce n'est..
- Oui ?
- Si ce n'est qu'ayant omis violet, orange, rouge et noir, il se peut effectivement que le présent vous pose un sérieux problème de couleur. Vous me rappelez un client de fraîche date qui avait peur des chiens. Je lui ai donné ce conseil qui vaut pour vous : tous les animaux portent un masque. Encore un petit verre ?
Jode se réveille dans son lit, en tendant la main, stupidement.
Théo
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15.12.2008
Laissez-moi-passer
Un après-midi dans la ville, Jode se promène de dos en dos.
Suivre le manteau de laine marron énergique dans la traversée de l'avenue, le laisser au profit du jean de velours vert nostalgique, de-là prendre à droite derrière l'écharpe bleue souriante qui longe la Seine, se laisser emporter docilement par une paire de bottes brunes assoiffées de terres meubles, revenir sur ses traces dans le mouvement lancinant d'un sac en bandoulière, coller, être distancé, rattacher sa vie d'un jour à des dizaines et des dizaines de futurs possibles…
Ne pas s'attacher. Délaisser le dos de l’une pour le dos d'un autre, et l'autre pour l'encore. Vivre dans le faisceau des combinaisons infinies. Ivresse de profondos !
Une silhouette pivote, la femme au chihuahua lui crache au visage une grimace perdue dans un cauchemar. Jode efface en fermant les yeux ce mauvais trait sur l’ardoise, et les rouvre derrière un grand dos droit et pressé qui pratique l’esquive ou n'ignore pas qu'on est seul dans la foule. D'avance soumise, la multitude s’écarte comme les flots obéissaient à Moïse.
À la main du grand dos, fermement tenu, son laissez-moi-passer. Jode allonge le pas. Il est hypnotisé par la moulure des omoplates dans le drapé bleu nuit du manteau. Il doit se décider. Il veut savoir. Il court. Il arrive à hauteur du poignet, empoigne la mallette, se fond dans la masse.
Théo
07:35 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature, poésie, journal
13.12.2008
Rêve déchu
Jode se dirige d'un pas résolu vers le jardin du Luxembourg. Entrer dans le parc, c'est franchir les grilles de l'enfance en sens inverse, avec l'idée de recueillir sans se rendre compte que l'on y va pour piller.
Il n'a jamais pu réaliser ce qui lui tenait le plus à cœur dans ce lieu intemporel. Il aurait aimé louer un bateau et le guider sur l'eau en comptant sur le vent et sa propre dextérité à manier la baguette. Mais on avait toujours eu peur qu'il tombe dans le bassin. A-t-on le droit de priver un enfant d'un rêve facilement réalisable ? On avait répondu oui, sans complexe.
Aujourd'hui, il n'a plus envie de jouer les apprentis marins. Ce rêve a cessé d’en être un depuis longtemps. Il s'en ressent même totalement étranger. Qui pourrait dire qu'il est passé à côté d'une expérience importante, si aujourd'hui il trouverait grotesque de se mettre à courir autour du bassin ?
A réfléchir ainsi, Jode se rend compte qu'il est impossible de juger les rêves des autres. Sa vie aurait-elle changé d'un iota s'il avait eu son bateau ? Serait-il devenu marin au long cours ? Il sourit au souvenir de l'expression parce que ses oreilles d'enfant préféraient entendre « marin au long cou. » Il les imaginait la moitié du corps penché vers la mer, le cou démesurément long pour repérer au plus près le poisson.
La question tourne en rond dans sa tête. Sa vie aurait-elle été différente de ce qu'elle est aujourd'hui, si son grand-père n'avait pas eu trop peur d'annoncer à sa mère : « Il s'est noyé dans le bassin » ? Il aurait connu un moment de vrai bonheur, mais il n'aurait pas saisi la portée symbolique de l'événement : savoir, dès l'enfance, qu'il est possible de réaliser ses plus chers désirs.
Aurait-il gagné du temps ou bien les déceptions de l'existence auraient-elles été d'autant plus fortes ? Je n'en sais fichtre rien, conclut Jode.
Il s'éloigne du bassin vide (il est en réfection) après en avoir fait le tour complet.
Théo
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04.12.2008
Ombre
- C'est un drôle de nom, ton nom, dit Sabine sans cesser de piler le pain dans la bassine.
Elle ajoute le lait, la cannelle, mélange qu'elle verse dans l'assiette de la chatte. Puis elle apporte le sucre.
- Tu prends un sucre ? Elle le propose entre ses doigts.
- Trois ! Un pour la cuiller, un pour la tasse, un pour le palais.
- Quel raffinement !
Elle verse le thé au moment où la chatte se faufile entre ses jambes. Le thé brûle ma cuisse.
- Eh ! Qu'est-ce qu'y te prend, la chatte ? Je vais te nettoyer ça.
- Laisse ! J'ai besoin de souvenirs neufs.
- Non ! Je m'en voudrais !
Elle se lève, déjà revenue avec une lavette tiède à la main. Elle se penche sur moi pour bien frotter. Je regarde les cheveux blonds aux racines brunes d’une tête étrangère si proche de ma poitrine. La scène est anecdotique, brève.
Nous sommes assis sur le tapis yin-yang au centre du plancher. Les murs de la pièce sont recouverts de CD, DVD, livres, à l'exception d'un pan entier qui demeure nu comme une énigme déflorée.
- Pourquoi ? je demande.
- Le plaisir. J'y projette mes ombres, mes fantasmes. Avant j'avais fixé un grand miroir ovale. Je l'ai vendu. La nuit le reflet nuit à la réflexion.
Je suis fasciné par la voix années 40 de Sabine.
- Je t'initie, Jode...
Elle allume la bougie, déplace le chandelier. Des formes muettes mordent au mur, des phalènes prises aux pièges de leur zèle. Je serre et roule entre mes mains la tasse de thé. La chaleur alanguit l’envie de boire. Mes lèvres frissonnent d'un plaisir non convoité. Le contact de la pulpe qui s'écrase sur le bord de terre cuite me comble. Le thé, les ombres, la bougie engourdissent ma volonté. Je n’ai envie de rien d'autre que d'être là. Dans l’espace réduit à une ambiance enveloppante, Sabine se prépare. La chatte a grimpé sur le buffet.
- Bois… chuchote Sabine. Elle est nue.
Par lentes gorgées j’absorbe le philtre tandis qu’elle me déshabille. Mon corps part en arrière, ma conscience va de l'avant.
- Ton ombre est fluide… J’en ai connu des granuleuses, entrecoupées, marquées d'aspérités. La tienne est sans couture, délicate, elle comprend tout... On dirait l'ombre d'une ombre... Une quintessence.
Sabine se rapproche du mur.
- Oui, elle me plaît, ton ombre.
Elle s'y mêle, la recouvre, prend la place du mur, prend l'ombre sur elle, se glisse en elle, l'enlace, joue, la caresse...
Je me prête au simulacre de bonne grâce. Le mur ne m’appartient pas. Mon ombre vit sa vie d'ombre. Je suis exclu, rejeté, nié, anéanti. Mon corps se délite. La chatte, d'un bond, éteint la bougie.
Théo
12:24 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature, poésie


