29.06.2009
Photogrammes
1
elle est allongée sous un habit de fleurs comme si..
mais non elle n'est pas..
elle joue à..
et je n'ose rompre le douteux silence de son corps
de peur qu'elle me prenne pour un mauvais sort
son frère d'âme est en son cœur un miroir
posé une fois pour toutes au rayon des accessoires
indispensables
une rose angélique s'envole au bord de sa bouche
la vie va et vient par un souffle de rien
sur la couche végétale de la bien-fleurie
et je n'ose rompre le coûteux silence de mon corps
de peur qu'elle me prenne pour une mauvaise mort
elle a laissé là son habit de fleurs comme si
la vie la voulait nue
après la mue
indice pensable
2
viseur ou pas
je la suis pas à pas
ni voyou ni voyant ni voyeur
ailleurs toujours ailleurs
3
pull-overs
empilés dans un compartiment blanc
de la chambre à tirelire
(on y économise le sommeil)
surprise de la voir
entre deux chemises contorsionnée
jambes en croix à peine déployée
ombre inimitable
elle prend ses aises sa césure
au milieu d'un capharnaüm
une vétuste vêture
pour insectes incestueux
qui déambulent de laine à coton
se chamaillent d'un air plus que mite
autour de la fausse reine recluse
sous le regard d'une sorte de moine
4
la pose
assise en tailleur nue
sur le dictionnaire des
onomatopées sentimentales
grande fresque de mots erratiques
sur le palimpseste d'une peau
qui se lisent par chemins détournés
le flash
ocelle rouge d'or et noir
encerclée de couleurs elle se donne
en mosaïque fragmentée
à l'image détourée
5
drapée en être capital
à la hune d'un radeau
elle dénonce pêle-mêle
le sommaire de la vie
de cailloux débonnaires
en volcans compulsifs
de bords d'îles éphémères
en abysses sous-jacents
les continents dérivants
vent en poupe
brisent ses horizons
noire et grise
elle parle de ses pleurs
de ses rages à l'âme
elle broie les ténèbres
en quête de sortie du monde
baroud d'honneur
sur la mer des sarcasmes :
« on ne laboure pas la vicissitude, on l'écume »
décalcomanie sans support
l'effigie descend du mât
et se terre
en apnée dégoulinante
6
l'oreiller bouffi de suffisance
absorbe mal la masse de ses rêves
objectif avoué
la cadrer au plus près de la profondeur de chambre
un certain nombre de f...
l'odeur du sommeil mâtiné
diffuse son corps en ondes excentriques
étrangères à elle-même
(zoomer)
les lèvres de la bouche sont mangées
par l'effort de dormir
les autres
les fées minimes plusieurs fois repliées
d'un tracé imprévu réinventent l'origami
(exposer)
des ombres - masques maures ou juifs
hôtes antiques mandatés par les mânes
croient pouvoir embosser
les visions échappées
à quelques décimètres du lit
(déclencher)
on ne rattrape pas un rêve
on l'imagine peint sur les ailes
d'un papillon volant de nuit en nuits
7
viseur ou pas
ni voyou ni voyant ni voyeur
ailleurs toujours ailleurs
8
en déplacements
dans les rues de l'appartement
elle stoppe à la porte de babel
pour petits écrans
ce n'est déjà plus elle
charlot des temps modernes
le monde pivote sous ses doigts
pseudonymes
l'univers bavard éreinte les e-mails
elle y met du sien on lui veut des siennes
elle n'a pas faim pour avaler cul sec
esseulée dans des retranchements
ma dame troque l'insipide électronique
contre Electre d'Euripide
9
attitude ô combien digne de celle
que l'on ose deviner assise
dans le secret des dieux
accordant en un même lieu
grâce érotique et geste impudique
se remémorant une aquarelle anglaise
- water color ! -
un certain matin d'automne
elle lâche tout le poids de l'estomac
dans le soulagement rabelaisien
de qui renaît à la pureté provisoire
les mousquetaires frères de sang
que l'on sait unis comme doigts de la main
piteux d'avoir laissé partir les ferrets de la reine
se consolent à la fortune du pot
bottent en touche
et essuient la perte avec noblesse
car ils fréquentent assidûment le trône
par le petit trou de la lorgnette
10
l'absence de l'absence
la plus insinuante des absences
être ici ne pas être là
la fait tourner en rond
face aux aiguilles d'un temps
qui n'a prise sur la réalité pressante
se vouloir le témoin de ce temps
enregistrer la mémoire des lieux imaginaires
les endroits sans mémoire sont des abîmes imaginaires
retourner l'objectif contre soi
11
nom : coupable
de m'interroger
sur le sens d'aimer
disposer d'un être
sur lequel expérimenter
« love »
selon un contrat d'exclusivité
dont la réciprocité équivoque
ne va pas de soi
signature : je t'aime
apposée à même la peau
- blanc-seing
dont ton acceptation
me fait don
coupable de participer
à la colonisation déguisée
d'un territoire conquis
à des fins dérisoires
condamné à changer le film
par manque de sensibilité
est-il seulement possible
de ne pas pouvoir le lui dire ?
12
viseur ou pas
je la suis pas à pas
ni voyou ni voyant ni voyeur
veilleur simplement veilleur
lieux sans mémoire
photogramme n° 1 : séjour, un après-midi
photogramme n° 2 : ailleurs
photogramme n° 3 : chambre, un matin
photogramme n° 4 : couloir, un soir
photogramme n° 5* : salle de bains, 10h
photogramme n° 6 : chambre, à l'aube
photogramme n° 7 : ailleurs
photogramme n° 8 : bureau, une nuit
photogramme n° 9 : w.-c., un midi
photogramme n° 10 : horloge, 24h/24
photogramme n° 11 : miroir, minuit
photogramme n° 12 : ailleurs
film couleurs douze poses
* conversion noir et blanc
Théo
12:47 Publié dans Les photogrammes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, littérature, écriture
20.06.2009
Mitigé
Je lisais dans un journal américain la critique du dernier film de Woody Allen, « Whatever Works », pas encore sorti en France. Au détour d'une ligne, je suis tombé sur le mot mite. N'étant pas certain du sens, j'ai ouvert et feuilleté mon dictionnaire. Une mite est venue se poser juste sur la bonne page.
J'hésite à trancher entre plusieurs hypothèses :
1) Les mites sont comme vous et moi, dès qu'on parle d'elles, elles rappliquent à tire-d'aile ; 2) si les mites ont un esprit, il est grégaire ; 3) les mites savent lire, ce qui expliquerait la disparition de certains livres ; 4) les mites ne déchiffrent pas l'anglo-saxon, sinon, celle-là aurait su que mite, en anglais, signifie « miette », « peu de chose » ; 5) humbles et lucides, les mites gagnent à être connues.
Théo
02:01 Publié dans Les brèves réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : woody allen, mite
12.06.2009
Comportement ad hoc
Jode n'a qu'une envie, se réveiller.
Mais est-on exaucé quand les confins du rêve vous entraînent dans une mer grouillante de créatures sans sommeil ?
Avec des mains par douzaines, elles l'attrapent, le triturent, le tirent, le brouillent en tous sens.
Ça lui plaît au rouget ? demande l'une. Je suis sûre qu'il a du plaisir, répond celle dont les yeux noirs font ricocher sur sa peau un frisson gluant. Viens ! viens ! gentil maquereau, suis-moi, je vais te montrer un secret, insiste une autre en se trémoussant au milieu d'une mixture d'algues tièdes. T'as le pied marin, admire la rousse qui le fait rebondir sur ses fesses.
Et sans cesse leurs doigts possessifs ! intrusifs ! épuisants !
Jode se défend très mal, abuse des non merci.
Je vis un rêve éprouvantable, hurle-t-il, assez ! je vous en prie.
Elles poursuivent de plus belle, comme pour le persuader que le bonheur existe à condition d'être passé de main en main.
Jode fouille ses poches désespérément. Où a-t-il mis son portable ? Il veut appeler le monde entier à l'aide.
Qu'elle est mignonne, l'anguille ! gesticule l'une des créatures en faisant des bulles dans une cabine téléphonique remplie d'eau.
Jode se résout à n'être plus qu'une éponge malaxée contre sa volonté pour le plaisir d'autrui ; à partir de cet instant, tout devient simple et intéressant.
Il se réveille même avec regret. Cherche à se redonner sommeil. Voudrait retrouver son rêve et se rappelle que c'est jour de marché, et qu'il a promis à sa nouvelle copine de se lever tôt pour acheter du haddock.
Théo
11:49 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rêve, haddock
10.06.2009
Le métier manquant
Pour l'heure, Jode a un bon job. C'est-à-dire qu'il en vit bien, même très bien. Ce travail l'amène à voyager gratuitement dans le monde entier. Il est...
préventothérapeute. Les dictionnaires n'ont pas encore naturalisé ce terme, mais qu'importe ! le concept et son application existent désormais.
Comme l'explique sa belle documentation, c'est le genre d'idée dont on se demande pourquoi nul ne l'a exploitée plus tôt. Sans doute que malgré les efforts des intellectuels, des sages et des législateurs, les humains se font tirer l'oreille quand il est question de les priver de leurs spectacles sanglants favoris. D'où la persistance de la peine de mort dans de multiples pays, mais c'est un autre débat.
Jode propose aux tortionnaires de la planète une méthode efficace pour leur éviter de finir dans le fumier de l'histoire. On connaît tous la fameuse phrase « nous avons les moyens de vous faire parler » (avec l'accent allemand fortement appuyé là où ça fait rire). Et l'on sait que nul n'a envie de passer, même à son corps défendant, pour un traître. Hélas ! lorsque l'esprit refuse de parler, le corps, lui, n'a pas cette pudeur : non seulement il parle, mais il crie, hurle, geint, s'effondre et meurt si rien ne vient entre-temps couper le courant de cette terrible logique.
Les plus braves se mettent à parler (passons ici sous silence l'héroïsme des irréductibles d'une autre planète), ils finissent par articuler des mots qui régalent l'ennemi, non sans avoir dabord souffert dans leur chair puis, jusqu'à la fin de leur vie, dans leur âme rongée par la culpabilité.
Avec sa méthode préventothérapeutique, Jode s'attaque directement au sentiment de culpabilité anticipé qui force le futur traître à souffrir un peu voire beaucoup, avant de trahir. Il lui montre que c'est ce sentiment de culpabilité qui est son véritable ennemi.
Jode lui fait comprendre que la souffrance physique qu'il croit nécessaire pour gagner la compréhension, la compassion et le pardon des autres (oh ! la tristesse indicible qui se lit dans le regard du chien d'un traître) ne suffira pas à le délivrer du sentiment de culpabilité de les avoir trahis. Autant donc ne pas souffrir et parler tout de suite, à condition bien sûr de comprendre qu'il n'y a aucune raison de se sentir coupable de faire ce que votre propre voisin de palier, votre père, votre frère, votre fils, votre ennemi ferait dans les mêmes circonstances ! A-t-on jamais vu un tel orgueil de se vouloir plus fort qu'eux tous !
Mais peut-être mourrai-je sans avoir parlé, rétorque souvent (pas toujours) le patient. La belle affaire, répond Jode. Vous n'êtes pas plus sûr de vous retrouver prématurément au paradis que ne l'est votre tortionnaire de se retrouver tardivement en enfer. Et si vous ne parlez pas, la frustration de vos tortionnaires se fera payer au centuple sur le corps d'un autre, qui dira tout ce que vous auriez su dire à sa place. Vous serez mort pour rien, mon pauvre ami. Non, demeurons sérieux.
Plutôt mourir qu'être lâche ! croient bon de fanfaronner certains. Jode connaît son argumentaire sur le bout des doigts : N'oubliez jamais que la lâcheté est un sentiment inventé par ceux qui ne voudraient pour rien au monde être à votre place.
Une thérapie étalée sur trois jours suffit en général à Jode pour déprogrammer d'avance la fonction « je suis coupable » chez le traître potentiel, ce qui le transforme aussitôt en humain ordinaire et parfois même en héros à ses propres yeux, lorsqu'il parvient à penser que grâce à son comportement raisonnable, sa femme ne sera pas veuve ni ses enfants orphelins, et que, cerise sur le gâteau, ses voisins lui seront reconnaissants de ne pas avoir été à sa place.
A la fin du stage, le prisonnier reçoit la visite de ses tortionnaires et, dans 80% des cas, du moins Jode l'affirme, il parle comme vous et moi le ferions dans un ascenseur, en exprimant des choses bien plus importantes que le temps qu'il fait.
Jode ne vous livrera pas tous ses secrets ici (sauf sous menace de la torture), mais sa méthode est universellement appréciée. Seuls la boudent les psychopathes que les meilleures raisons du monde ne sauraient convaincre de renoncer à quelques craquements d'os dans un bain de sang.
Théo
13:48 Publié dans Les histoires de Jode | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : torture, traître


